Post-Piper : une archive des pratiques festives
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« Nous voici archivistes : il nous faut bien l’être. Nous n’avons pas vraiment le choix, la décision a déjà été prise, ou plutôt déterminée, par la nature de nos technologies contemporaines. L’omniprésence des informations traitables et calculables sous une forme numérique a contribué à l’élaboration de nouvelles conditions de travail et d’exploitation, et nous sommes entrés dans un processus infini de production de données auquel s’ajoute l’attraction gravitationnelle d’une navigation infinie de toutes ces données. L’internet des données constitue à la fois une immense archive et une sorte de trou noir qui aspire tour à tour notre attention et notre productivité. La nébuleuse Google illustre intensément cette dualité : nous contribuons de nos données en nous servant de la panoplie des outils siglés Google, déclinés en emails et blogs syndiqués autour de Google + (Circles, Hangout, etc…), et de l’autre côté, c’est Google qui nous fournit les moteurs de recherche et de gestion qui permettent de survivre dans ce milieu. Facebook représente une situation plus clairement déséquilibrée, le réseau social constituant lui aussi une immense archive de données, mais au sein de laquelle la navigation est volontairement restreinte et biaisée : on y est pour rechercher un « ami », mais il n’y a pas eu jusqu’ici d’autre solution que de faire défiler son propre profil à l’aveuglette pour retrouver une information postée il y a des années. (…)

C’est dans ce contexte que nous voulons élaborer une réflexion à partir des questions suivantes : qu’archivons-nous, et pourquoi ? Quelle signification donner à la notion, au rôle d’archiviste ? (…)

Ce manifeste pour un nouvel archiviste est un appel à la remise en valeur de la culture et des compétences qui peuvent environner la constitution d’archives à soi, pour soi, et à une plus large échelle à l’élaboration d’une véritable culture technologique (…). Il nous apparaît comme nécessaire d’œuvrer au développement d’infrastructures qui permettent le partage d’informations au niveau individuel avec des alternatives aux outils marketing que deviennent les moteurs de recherches, et les réseaux sociaux commercialisés. » – Yuk Hui, Pour un nouvel archiviste, 2013.

 

Dans son manifeste Pour un nouvel archiviste le philosophe Yuk Hui lance un appel à une nouvelle pratique de l’archive à l’aune de l’ère du numérique. Nous souscrivons ici entièrement à ce propos dans le cadre du projet de recherche Post-Piper.

Pour penser les espaces festifs aujourd’hui il est nécessaire de considérer les pratiques passées afin de comprendre les pratiques actuelles et ainsi chercher à élaborer un positionnement et une attitude claire dans notre volonté de faire la fête de manière politiquement responsable tout en préservant la radicalité et le jeu avec les limites que se doit de constituer toute fête digne de ce nom.

La pratique de la fête est une pratique souvent peu réfléchie sous prétexte qu’il s’agirait d’un moment de laisser-aller, un moment où nous nous défaisons de toute la discipline que nous nous devons d’exercer sur nous-mêmes tel que la société l’exige. Le problème est que se « laisser-aller » dans les sociétés de contrôle qui sont les nôtres, cela revient finalement à confier aux autres le choix de décider la manière dont nous allons faire la fête, c’est-à-dire la manière dont nous allons nous mettre à nu pour sortir de notre quotidien. Il y a là une forme d’irresponsabilité, d’abandon et d’infantilisation généralisée et unanime qui aboutit à faire de la fête soit un divertissement, soit une intoxication, soit les deux, et en tout cas certainement pas un moment de découverte des autres, de voyage imaginaire collectif ni d’introspection.

Les archives personnelles ont pris, sans que nous ne nous en rendions forcément compte, une importance énorme depuis l’explosion du numérique. C’est de plus en plus dans et à travers elles que nous nous identifions et que nous interagissons avec les autres. L’invasion de la culture par internet a fait de chacun d’entre nous en quelques années le DJ, le photographe, le compilateur de données avec lesquelles nous construisons notre environnement quotidien dans un mix ludique et généralisé de notre réalité. A bien des égards, c’est en effet maintenant par archives interposées que nous pensons, aimons, imaginons et agissons dans notre quotidien.

Si le travail de l’archiviste était par le passé réservé à l’historien, aux institutions ou aux collectionneurs, nous sommes aujourd’hui les témoins d’un renversement inédit où les archives digitales en finissent par constituer la majeure partie de nos imaginaires et donc de nos identités individuelles et collectives. On ne peut donc pas sous cet angle non plus faire l’impasse d’une réflexion sur ces nouvelles pratiques d’archivage pour penser et chercher à parvenir à faire la fête aujourd’hui.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la pratique la plus récente et la plus répandue de faire la fête depuis près de cinquante ans se définit justement comme une culture du mix, avec pour la représenter en figure de proue le personnage du DJ. Le DJ ne représente pourtant que la partie immergée de l’iceberg d’une culture qui s’est construite sur des pratiques infiniment variées de mélange et de sélection – qu’elles soient culturelles, spatio-temporelles, ou encore sociales. Faire la fête aujourd’hui c’est oeuvrer à un remix de la réalité telle qu’elle est nous est donnée à l’intérieur d’une société industrielle où la reproductibilité technique des espaces, du temps et de la culture règne et nous déborde par son gigantisme et sa vitesse.

C’est donc par la constitution d’une archive collective, désormais nécessaire à la mise en branle d’une action responsable et solidaire, que Post-Piper cherchera à critiquer les pratiques passées et présentes de faire la fête ainsi que des imaginaires qui la constituent. Nous espérons contribuer à et pourquoi pas inventer ensemble de nouvelles manières de vivre ces expériences collectives nécessaires au bon fonctionnement de toute société.

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